Étiquette : fonds d’investissement

  • Blaise Matuidi, du milieu de terrain au capital-risque : la reconversion intelligente d’un champion du monde

    Blaise Matuidi, du milieu de terrain au capital-risque : la reconversion intelligente d’un champion du monde

    Longtemps, la reconversion des footballeurs s’est résumée à trois options visibles : entraîneur, consultant ou ambassadeur de marque. Blaise Matuidi a choisi une autre voie. Depuis la fin de sa carrière sportive, l’ancien joueur du PSG, de la Juventus, de l’Inter Miami et de l’équipe de France s’est imposé dans un univers encore peu exploré par les footballeurs européens : l’investissement dans les start-up.

    Blaise Matuidi n’a jamais été le joueur le plus spectaculaire de sa génération. Il n’était ni le plus technique, ni le plus médiatique, ni le plus flamboyant. Mais il a bâti sa carrière sur une qualité rare : la capacité à comprendre le jeu avant les autres, à occuper les bons espaces, à servir le collectif et à durer au plus haut niveau. C’est peut-être cette intelligence de positionnement qui explique aussi sa reconversion. Au lieu de chercher à prolonger artificiellement sa présence dans le football, Matuidi a déplacé son terrain de jeu : des pelouses européennes aux tables d’investissement.

    Champion du monde avec la France en 2018, ancien cadre du Paris Saint-Germain, triple champion d’Italie avec la Juventus et passé par l’Inter Miami en fin de carrière, Matuidi a officiellement pris sa retraite sportive en décembre 2022, à 35 ans. La FIFA rappelait alors qu’il mettait un terme à une carrière qui l’avait vu devenir champion de France, champion d’Italie et champion du monde.

    Mais sa deuxième vie professionnelle avait déjà commencé. Avec Origins, le fonds qu’il a cofondé avec Salomon Aiach et Ilan Abehassera, Blaise Matuidi s’est positionné sur le capital-risque, plus précisément sur les start-up consumer tech, c’est-à-dire les entreprises technologiques tournées vers les usages grand public : applications sociales, marketplaces, santé digitale, sport tech, gaming, intelligence artificielle appliquée au consommateur ou encore nouvelles expériences numériques. Origins se présente comme un fonds qui accompagne des fondateurs de start-up du pré-amorçage à la série A, avec une promesse simple : ne pas apporter seulement du capital, mais aussi de l’influence.

    C’est là que le modèle devient intéressant. Origins ne fonctionne pas comme un fonds classique qui se contenterait de signer des chèques et d’attendre la croissance des entreprises financées. Le fonds revendique une capacité de distribution et de visibilité portée par ses investisseurs, principalement des athlètes et des célébrités. Sur son site, Origins met en avant une audience cumulée d’environ 160 millions de followers et explique que cette puissance d’influence peut aider les start-up de son portefeuille à accélérer leur notoriété et leur croissance. Le fonds indique également investir des tickets généralement compris entre 100 000 et 500 000 dollars dans des entreprises consumer tech.

    Autrement dit, Blaise Matuidi ne s’est pas contenté de devenir business angel. Il participe à la construction d’un modèle hybride : à mi-chemin entre le venture capital, le marketing d’influence et le réseau d’athlètes-investisseurs. Dans une économie numérique où l’acquisition de clients coûte de plus en plus cher, cette proposition est particulièrement pertinente. Pour une jeune start-up, lever des fonds est une étape importante. Mais se faire connaître, obtenir des utilisateurs, créer de la confiance et accéder à une communauté peut parfois être encore plus décisif. Origins tente précisément de transformer l’audience des sportifs en avantage stratégique.

    Cette reconversion est d’autant plus intéressante qu’elle traduit un décalage entre les cultures sportives européenne et américaine. Dans une interview à Sifted, Matuidi expliquait qu’en arrivant aux États-Unis, il avait observé une différence importante : les athlètes nord-américains sont beaucoup plus tôt exposés aux affaires, tandis que les sportifs européens restent souvent concentrés presque exclusivement sur leur discipline. Il résumait le message d’Origins ainsi : un sportif ne doit pas se voir uniquement comme un athlète.

    Ce point est central. Aux États-Unis, il est devenu courant de voir des stars du sport investir dans des start-up, des marques, des médias, des franchises ou des fonds. LeBron James, Serena Williams, Kevin Durant ou encore Stephen Curry ont compris que leur carrière sportive pouvait devenir une plateforme économique. En Europe, le mouvement existe, mais il reste moins structuré. Matuidi appartient donc à une génération de sportifs européens qui cherchent à combler ce retard, non pas en copiant superficiellement les Américains, mais en adaptant leur capital de notoriété, de réseau et de crédibilité au monde de l’investissement.

    Le choix du venture capital n’est pas anodin. C’est un métier exigeant, risqué, où la plupart des investissements peuvent échouer, mais où quelques réussites peuvent créer une valeur considérable. Cela demande de la patience, une capacité d’analyse, une compréhension des marchés, une lecture des fondateurs et un bon accès aux opportunités. Matuidi a lui-même reconnu avoir commencé par de petits investissements en tant que business angel, en apprenant progressivement par la pratique, y compris par les erreurs.

    Cette trajectoire donne une autre lecture de sa carrière sportive. Matuidi était un joueur de système, un joueur d’équilibre, un joueur capable de se mettre au service d’une organisation plus grande que lui. Dans l’investissement, cette logique reste utile. Un bon investisseur n’est pas seulement celui qui a de l’argent. C’est celui qui sait où se placer, quelles équipes rejoindre, quels signaux détecter, quelles personnes accompagner et comment créer de la valeur autour d’un projet.

    Origins semble avoir compris cette mécanique. Selon Maddyness, le fonds s’intéresse notamment à la consumer AI, aux réseaux sociaux, aux marketplaces, au gaming, à la sport tech et à la health tech. La même source indique qu’Origins comptait déjà un portefeuille d’une dizaine d’entreprises et avait coinvesti avec des fonds internationaux de premier plan comme Sequoia, Andreessen Horowitz, Left Lane, Singular, DST ou Coatue.

    Pour le monde du sport, la reconversion de Blaise Matuidi est donc plus qu’une belle histoire personnelle. Elle illustre une transformation profonde : les athlètes ne sont plus condamnés à être seulement les visages des marques. Ils peuvent devenir actionnaires, investisseurs, partenaires stratégiques, créateurs de fonds, apporteurs de dealflow et accélérateurs de croissance. Leur notoriété peut être convertie en capital économique, à condition d’être structurée, encadrée et mise au service d’une vraie thèse d’investissement.

    C’est aussi un sujet important pour l’Afrique. Sur le continent, de nombreux sportifs disposent d’une popularité considérable, parfois supérieure à celle de dirigeants économiques ou politiques. Mais cette popularité est encore trop souvent monétisée de manière limitée : contrats publicitaires, apparitions, événements, sponsoring ponctuel. Le modèle Matuidi montre une voie plus ambitieuse : utiliser la crédibilité sportive pour entrer dans le capital, accompagner des entrepreneurs, financer l’innovation, ouvrir des marchés et participer à la construction d’écosystèmes.

    Cela ne signifie pas que tous les sportifs doivent créer un fonds d’investissement. Le capital-risque exige des compétences, une équipe, une méthode et une discipline. Mais cela signifie que les athlètes africains, actuels ou retraités, peuvent penser leur après-carrière autrement. Ils peuvent investir dans la sport tech, la santé, l’éducation, les médias, l’agriculture, la fintech, les infrastructures sportives ou les marques grand public. Ils peuvent devenir des acteurs économiques, pas seulement des icônes populaires.

    Blaise Matuidi n’a donc pas simplement changé de métier. Il a changé de statut. Hier, il était un joueur précieux dans les systèmes de ses entraîneurs. Aujourd’hui, il tente de devenir un acteur de l’écosystème qui finance les entreprises de demain. Sa reconversion rappelle une leçon essentielle : dans le sport moderne, la carrière ne s’arrête plus au dernier match. Elle peut devenir le premier actif d’une nouvelle vie d’entrepreneur et d’investisseur.

  • HBSE, l’empire discret qui montre comment le sport est devenu une classe d’actifs

    HBSE, l’empire discret qui montre comment le sport est devenu une classe d’actifs

    Dans les médias sportifs africains, on parle beaucoup de transferts, de résultats, de sélectionneurs et de droits TV. Mais on parle encore trop peu des groupes qui possèdent les clubs, structurent les arénas, attirent les investisseurs et transforment le sport en plateforme économique. Harris Blitzer Sports & Entertainment, le groupe de Josh Harris et David Blitzer, est l’un des meilleurs exemples de cette nouvelle grammaire du sport mondial.

    Dans le sport moderne, les grandes histoires ne se jouent plus seulement sur les terrains. Elles se jouent aussi dans les tours de bureaux, les fonds d’investissement, les conseils d’administration, les projets immobiliers et les stratégies de portefeuille. À ce titre, Harris Blitzer Sports & Entertainment, plus connu sous le sigle HBSE, mérite une attention particulière. Fondé par Josh Harris et David Blitzer, deux figures issues du private equity américain, le groupe s’est imposé comme l’un des acteurs les plus structurants du sport-business aux États-Unis et au-delà.

    HBSE se présente aujourd’hui comme une plateforme de sport et de divertissement construite autour d’actifs majeurs : les Philadelphia 76ers en NBA, les New Jersey Devils en NHL, le Prudential Center à Newark, mais aussi des investissements dans d’autres disciplines et propriétés sportives. Le groupe revendique un portefeuille mêlant franchises, marques, infrastructures, divertissement et plateformes d’investissement. Autrement dit, HBSE ne possède pas seulement des équipes : il construit un écosystème.

    L’histoire commence véritablement au début des années 2010. En 2011, Josh Harris et David Blitzer participent au rachat des Philadelphia 76ers. Deux ans plus tard, ils reprennent les New Jersey Devils et les droits d’exploitation du Prudential Center. En 2017, ils formalisent cette logique de portefeuille en créant HBSE. La méthode est claire : acquérir des actifs sportifs sous-évalués ou à fort potentiel, professionnaliser leur gestion, améliorer l’expérience fan, optimiser les revenus commerciaux, développer les infrastructures, puis créer des synergies entre les propriétés.

    Le résultat est spectaculaire. Selon un classement CNBC relayé par NBC Sports Philadelphia, HBSE figurait en 2025 parmi les trois empires sportifs les plus valorisés au monde, avec une valeur estimée à 14,6 milliards de dollars. Le même article rappelle que les Sixers avaient été acquis pour environ 287 millions de dollars en 2011 et étaient valorisés à 4,9 milliards de dollars en 2025 ; les Devils, achetés environ 320 millions de dollars en 2013, étaient valorisés à 2 milliards de dollars.

    Cette progression illustre une transformation majeure : le sport professionnel est devenu une classe d’actifs rare. Le nombre de franchises est limité, les audiences restent puissantes, les droits médias continuent d’attirer les diffuseurs, les grandes marques veulent s’associer aux clubs, et les stades ou arénas deviennent des lieux de consommation, de spectacle, d’hospitalité et de données. Dans ce contexte, posséder une équipe n’est plus seulement une affaire de prestige. C’est un levier financier, immobilier, médiatique et culturel.

    Le parcours des deux fondateurs explique beaucoup cette approche. Josh Harris est un ancien de Wharton et de Harvard Business School. Il a cofondé Apollo Global Management, l’un des géants mondiaux de la gestion alternative, avant de lancer 26North, une plateforme d’investissement multi-actifs. Son profil est celui d’un financier capable de penser le sport comme une combinaison de capital, d’exploitation opérationnelle, de marque et d’impact territorial.

    David Blitzer, lui aussi diplômé de Wharton, a fait carrière chez Blackstone, où il est devenu président de la division Tactical Opportunities. Son portefeuille sportif est particulièrement diversifié : NBA, NHL, NASCAR, Premier League avec Crystal Palace, MLB avec les Cleveland Guardians, NFL avec les Washington Commanders, football européen à travers plusieurs clubs, sports féminins et sports de jeunesse. Sa logique est celle d’un investisseur global qui voit dans le sport un actif rare, émotionnel, internationalisable et encore sous-exploité commercialement.

    HBSE ne se contente donc pas de détenir des équipes. Le groupe cherche à contrôler ou influencer plusieurs étages de la chaîne de valeur : les franchises, les salles, l’événementiel, les contenus, l’expérience fan, les partenariats, les technologies sportives et, de plus en plus, les projets immobiliers autour des enceintes. Le Prudential Center, par exemple, n’est pas seulement la maison des Devils : c’est une aréna majeure qui accueille aussi concerts, événements familiaux et manifestations sportives, avec plus de 175 événements par an et plus de 2 millions de visiteurs annuels selon HBSE.

    Cette dimension infrastructurelle est centrale. En janvier 2025, HBSE et Comcast Spectacor ont annoncé une coentreprise à 50-50 pour construire une nouvelle aréna à South Philadelphia, destinée à accueillir les 76ers et les Flyers, mais aussi de grands événements de divertissement. Le projet est présenté comme une infrastructure sportive, technologique et commerciale, avec une ambition de création d’activité économique autour du site.

    La même logique apparaît avec le basket féminin. En juin 2025, la WNBA a annoncé l’attribution d’une franchise à Philadelphie, appelée à débuter en 2030. Cette équipe sera détenue et exploitée par HBSE, avec Comcast comme actionnaire minoritaire. Ce choix n’est pas anodin : le sport féminin connaît une phase d’accélération commerciale, et HBSE veut être positionné tôt sur un marché en croissance.

    Autre signal fort : l’arrivée de Bob Myers comme président de HBSE Sports en octobre 2025. Ancien architecte des Golden State Warriors, quatre fois champions NBA sous sa direction opérationnelle, Myers a été recruté pour renforcer les processus sportifs du groupe à travers plusieurs propriétés, notamment les 76ers, les Devils, Crystal Palace et l’investissement dans Joe Gibbs Racing. Ce recrutement montre que les grands groupes sportifs ne veulent plus seulement acheter des clubs ; ils veulent bâtir des organisations capables de gagner durablement.

    Pour les médias africains, l’intérêt de HBSE est immense. Le groupe permet de comprendre que le sport n’est plus seulement une industrie de la performance sportive. C’est une industrie de l’actif rare, de la marque, de l’expérience, de la donnée, du contenu, de l’immobilier et de la communauté. Un club peut perdre un match, mais prendre de la valeur si sa base de fans grandit, si son aréna est rentable, si ses sponsors augmentent, si ses contenus circulent mieux et si son ancrage territorial devient plus fort.

    Cette réflexion est fondamentale pour l’Afrique. Sur le continent, le débat sportif reste encore trop centré sur les fédérations, les sélections nationales, les primes, les entraîneurs et les résultats. Ces sujets sont importants. Mais ils ne suffisent pas à bâtir une industrie. Le vrai enjeu est ailleurs : qui possède les clubs ? Qui finance les infrastructures ? Qui structure les ligues ? Qui contrôle les droits ? Qui développe l’expérience spectateur ? Qui transforme les supporters en communauté économique ? Qui attire le capital patient ?

    HBSE montre que le sport moderne se gagne aussi par la structuration. Une franchise performante n’est pas seulement une équipe avec de bons joueurs. C’est une entreprise avec une gouvernance, une stratégie commerciale, des actifs immobiliers, des outils digitaux, des revenus diversifiés et une vision longue. C’est précisément ce regard qui manque souvent dans l’écosystème sportif africain.

    L’Afrique n’a pas vocation à copier mécaniquement le modèle américain. Les réalités sont différentes : pouvoir d’achat, infrastructures, droits TV, gouvernance, fiscalité, sponsoring, culture des clubs. Mais l’Afrique doit comprendre la logique. Tant que le sport sera traité comme une dépense, un outil politique ou une passion populaire sans modèle économique, il restera fragile. Le jour où il sera traité comme une industrie structurée, avec des actifs, des investisseurs, des marques, des villes, des contenus et des communautés, il changera d’échelle.

    C’est pour cela que HBSE mérite d’être étudié. Pas parce que Josh Harris et David Blitzer seraient simplement des milliardaires collectionnant des clubs, mais parce qu’ils incarnent une nouvelle génération de propriétaires : des financiers qui voient le sport comme une plateforme globale. Pour Mian Sports, c’est exactement le type de sujet qu’il faut mettre en lumière. Car comprendre le business du sport, aujourd’hui, c’est comprendre qui détient les actifs, comment ils les valorisent, et pourquoi les clubs sont devenus bien plus que des équipes.